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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La chronique d'André Blanchemanche

« La fabrique des illusions »

DEE Jonathan

(Plon)

 

Le titre concentre l’âme et la chair du roman. Une production normative qui exaspéra le Lecteur.

 

 

 

 

 

« L’ange rouge »

GÜRSEL Nedim

(Seuil)

 

Le communisme turc au temps de l’internationalisme prolétarien. Avec comme figure de proue Nâzim Hikmet que le Lecteur fréquente de temps à autre, et cela depuis ses plus vertes années. Le biographe du Poète est sollicité par un personnage qui ne lui révèle pas son identité : ce personnage-là veut lui confier des documents secrets concernant l’auteur de « Il neige dans la nuit ». Le biographe se rend à Berlin où il neige. Il honore le rend au rendez-vous que lui a suggéré le mystérieux personnage. En vain. Mais un message déposé à son hôtel lui propose une seconde chance. Le biographe récupère enfin les précieux documents. Des documents qui portent le sceau de la Stasi. Des documents que le Lecteur est convié à découvrir avant que l’étrange informateur ne raconte à son tour son odyssée, du Bosphore à Berlin en passant par Moscou.

Ce foisonnant roman a passionné le Lecteur. Un roman qui lui a ouvert d’autres horizons sur Nâzim Hikmet. Ce qui est loin d’être négligeable. D’autant que de nombreuses citations parsèment le récit, citations toujours ancrées dans les différents moments de l’histoire du communisme turc. Une histoire qui, pour l’essentiel, lui était inconnue. Une histoire à laquelle le biographe greffe de temps à autre comme de fulgurants éclairs de nostalgie. Lorsqu’il évoque Rosa Luxembourg, par exemple. (« Il faut dire qu’aucun autre temps n’a jamais brûlé d’une telle passion. Où est passée cette flemme du siècle écoulé qui consumait le cœur de Nâzim ? Qu’en reste-t-il ? A peine une poignée de cendres. »). Le roman n’élude cependant pas les crimes commis au nom du communisme. Bien au contraire. Il émerge de la confession écrite par celui qui espionnait Hikmet, l’agent de la Stasi, des phrases qui révèlent une douleur diffuse. (« S’il avait pu recommencer, il n’aurait pas pris le même chemin ni fait les mêmes fautes, il ne se serait pas baigné dans la même rivière. Les mêmes eaux n’auraient pas coulé sur lui. ») Le roman narre une immense tragédie dont Hikmet fut un héros qui, lui aussi, exposa les multiples contradictions à travers son exceptionnelle poésie. Un quasi tour de force !

 

 

 

« Crépuscule »

CUNNINGHAM Michael

(Belfond)

 

New York. Un couple plutôt bien installé dans la vie. Une histoire d’amour qui s’est érodée avec le temps. Mais un couple au sein duquel les apparences sont sauves. Sauf que la fille a déserté et s’est inventé un mode de vie en rupture avec le modèle parental. Sauf que survient le jeune frère de l’épouse. Que ce garçon-là a bourlingué. Etudiant brillant, il a choisi lui aussi de fuir une famille qui l’étouffait. La drogue lui est devenue une compagne familière. Une compagne qu’il introduit chez le couple qui l’héberge. Sa sœur. Son beau-frère. Un beau-frère qu’il séduit. Comme dans certain film de  Pasolini ? Non ! L’histoire se déroule aux USA, là où des codes ne s’affranchissent pas, là où il est bon de ton de ne pas transgresser les codes sociaux. Mais Cunningham n’est pas dupe. Son Amérique s’est désentravée du rêve. Elle s’englue dans le conformisme, dans le renoncement. « Il habite un loft à SoHo (peut-on faire plus années 1980 ?), il a des employés, et un peu plus loin, il y a des bandes de hard-rockers qui vivent dans des immeubles sans ascenseur, achètent de la bière avec leurs derniers cents. Penses-tu un instant, Peter, que tes boots Carpe Diem leur paraissent moins risibles qu’à toi que les Tony Lama de ce type ? Partout, où qu’on se trouve, chacun reçoit la monnaie de sa pièce, et plus vous êtes loin de votre fief, plus votre coupe de cheveux, vos opinions, votre vie paraissent ridicules. A quelques pas de chez vous, il y a des rues qui pourraient aussi bien se trouver à Saïgon. »

Voilà un roman qui administre la preuve qu’il existe, aux USA, une littérature qui ne concède rien aux modèles dominants. Encore faut-il avoir la chance de la rencontrer.

 

 

 

 

« Une vie brève »

AUDIN Michèle

(L’Arbalète/Gallimard)

 

« Longtemps, j’ai refusé, non seulement de parler de mes souvenirs d’enfance, mais de parler de lui. » Lui. Maurice Audin. Là, le Lecteur ne peut que pleinement, totalement, viscéralement s’impliquer. Tant Maurice Audin compta pour lui, en ces lointaines années, lorsque la guerre en Algérie égrenait la litanie de ses abominations. Maurice Audin, c’est ce jeune et brillant mathématicien, né en Algérie, membre de ce qui fut le Parti Communiste Algérien (PCA pour celles et ceux qui liront le livre de Michèle Audin) et militant de la cause de l’indépendance de l’Algérie. Maurice Audin, c’est homme de conviction qui, lors de ce que le pouvoir d’alors appela la Bataille d’Alger, fut arrêté, torturé puis assassiné par notre soldatesque. Comment, oui, comment ne pas frémir, comment ne pas être tourneboulé lorsque dans un bref, un incisif paragraphe, Michèle Audin relate les dernières phrases prononcées par son père ?

« Les derniers mots qu’il a dit à ma mère, lorsque les parachutistes l’emmenèrent, furent : « Occupe-toi des enfants. » C’était le mardi 11 juin.

Les derniers mots qu’il a dit à Henri Alleg lorsque les tortionnaires les mirent face à face furent : « C’est dur, Henri. » C’était le mercredi 12 juin. » 

Mardi 11 et mercredi 12 juin 1957. Le Lecteur venait tout juste de fêter ses 15 ans.  Le 21 juin 1957, la soldatesque assassinait Maurice Audin, ce jeune homme de tout juste 25 ans. Le Lecteur, lui, ne prit connaissance de cela qu’au tout début des années 60, lorsque s’éveilla sa conscience et qu’autour de lui quelques-uns l’informèrent sur les atrocités commises par tant de ceux qui longtemps plus tard furent inhumés avec tous les honneurs dus aux bons et loyaux serviteurs de la République. Il n’a lui, le Lecteur, de considération qu’à l’égard de la victime de la barbarie. Un martyr. Un Juste.

Michèle Audin, sa fille, ne raconte pas l’histoire. Elle estime, et elle a raison, que d’autres l’ont écrite, que l’enquête conduite par Pierre Vidal-Naquet contient tous les éléments susceptibles d’éclairer la mise à mort du jeune mathématicien. Michèle Audin s’est lancée dans une recherche bien précise : retrouver les plus infimes détails qui puissent lui permettre de connaître enfin ce que fut la personnalité de cet homme qu’elle n’eut pas le temps de connaître. Son père. Alors que plus d’un demi-siècle s’est écoulé, que tant et tant de témoins, parents, proches, amis, ont disparu. Et c’est cette quête que relate Michèle Audin, faisant (re)naître cet homme qui dut s’extirper de la gangue pour atteindre à l’émancipation. Puisque fils militaire, et destiné, lui aussi, à intégrer l’armée française via ce qui s’appelait alors « les enfants de troupe ». Ne point s’y tromper : il ne s’agit non plus d’une biographie, mais de la mise en relation d’éléments a priori disparates, mais qui mis bout à bout, finissent par donner sens à la (courte) existence de Maurice Audin. Ce qui est tout bonnement passionnant.

Le Lecteur conclut ici son propos. Il lui greffe une citation qu’il destine à ceux qui, à Montpellier, s’essaient toujours à ériger un « musée de la présence française en Algérie ». Michèle Audin précise (page 76) : « Pas plus que vous ne trouverez ici d’exotisme, vous n’y trouverez la   nostalgie, l’écoeurante nostalgie-pied-noire, avec les couleurs et les saveurs, l’anisette, le cabanon, la fatma, la mer, le ciel et le soleil. Le monde dans lequel il (Maurice Audin) a vécu n’existe plus, c’est dit, et avec lui a disparu ce dont il avait souhaité la disparition, les fatmas, les colons, la pacification, les enfants analphabètes, dans ce qu’il faut bien appeler l’apartheid colonial. »

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Philippe Maréchal

citoyen du monde
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Yola 17/02/2013 16:15


J'ai découvert Hikmet à l'adolescence et lui voue, depuis, une sincère affection