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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La chronique d'André Blanchemanche

Je vais faire comme si....

Comme si j'excluais du jeu le Lecteur.

Et, qu'en conséquence, je me réappropriais toutes mes prérogatives de lecteur.

Un exercice périlleux, au moment où je viens de refermer le tome quatre du "Livre de chroniques".

Les chroniques de Antonio Lobo Antunes.

A propos desquelles je n'hésite pas un seul instant à faire miennes les phrases qui accompagnent ses appréciations sur d'autres chroniques.

Celles de Augusto Abelaira (autre écrivain portugais, qui m'est totalement inconnu, celui-là):

"... je lisais ses chroniques, intelligentes et tolérantes, dépourvues de haine, très souvent ironiques, presque toujours discrètement affectueuses. J'ai tenté de lire ses livres: quoi que je pense de leur valeur

(d'ailleurs, peu importe ce que j'en pense)

il y a en eux la plus rare des qualités qu'un artiste doit avoir, et qui est celle, sans doute, que j'apprécie le plus: le sens éthique de l'écriture et de la vie, un travail patient, une fidélité absolue à sa façon d'envisager la littérature."

Au terme de la lecture du quatrième opuscule, que puis-je ajouter d'autre, moi, sur les chroniques libellées par Antonio Lobo Antunes?

Je vous le demande à vous que j'incite à vous hasarder dans ce qui vous sera peut-être une découverte, parmi les chroniques du quotidien d'un écrivain, un homme de mon temps, un homme de ma génération mais qui, lui, a vécu pour de vrai la guerre.

Celle que la vieille dictature portugaise laissait pourrir en Angola.

Celle dont le souvenir émerge de temps à autre, parmi ces textes qui me fascinent, m'éblouissent, m'émerveillent, y compris lorsqu'ils éveillent de stupéfiantes douleurs.

"Bataillon 3835, division Force et Audace. Le tirage au sort pour savoir qui irait conduire le véhicule de déminage... Nous étions si misérables, si désemparés, nous nous sentions si seuls que nous enviions presque le sort des amputés. Le coeur qui battait très vite et le calme au moment où ça commençait à tirer...... Dit de cette façon ça peut paraître idiot, de mauvais goût, mais j'ai eu du sang de mes camarades sur mes mains, sur mes bras, sur ma chemise. Du sang. Leur pauvre sang. Il n'est pas vraiment rouge, il est plus foncé. Je n'ai pas connu de héros. J'ai connu de pauvres hommes, pas même des hommes

(on se figurait être des hommes)

des gamins. La littérature, qu'elle aille se faire foutre

(pardon)

l'écriture, qu'elle aille se faire foutre

pardon encore. Maintenant, je vous le promets, je vais aller me laver les mains et je me remettrai à écrire les choses bien comme il faut. Mais, s'il vous plaît, comprenez-moi: soudain, ça revient comme un vomissement. Et j'ai honte d'être quelqu'un..."

Au bout du compte, lui, l'écrivain, et moi, le lecteur, qui l'un et l'autre naquîmes en 1942, qui l'un et l'autre avons traversé ce siècle révolu des mille et une guerres, rien ne peut nous interdire de revendiquer la "honte d'être quelqu'un".

Quoi que prétendent les angélistes, ces penseurs de quatre sous, ces philosophes de pacotille qui n'ont, eux, aucun péché à expier.

Puisqu'ils ne furent jamais rien d'autre que l'insignifiance.

Alors que chez Antonio Lobo Antunes, tout fait sens.

Il n'est pas un seul de ses livres, parmi ceux que j'ai lus, sur lesquels je ne me sois parfois longuement arrêté.

Comme je m'arrête, aujourd'hui samedi 5 décembre 2009, sur le tome quatre des chroniques.

Sans chercher à freiner la marche du temps.

"A soixante ans la mort n'aura pas à se fatiguer beaucoup pour m'attraper. De même que les pendules de ceux qui sont partis continuent à marcher à leur place, indifférentes, autonomes, je laisserai mes livres quelque part par là vivre le temps des autres. D'ailleurs je ne les ai jamais sentis comme miens pendant que je les écrivais: ils viennent je ne sais d'où, je ne sais comment, et j'ai juste à leur donner tout mon temps et à vider ma tête de tout le reste pour qu'ils grandissent par l'intermédiaire de ma main au bout de mon bras: mon bras m'apparient, mais ma main, en les transcrivant, appartient au roman, à tel point que son acharnement et sa précision me font peur. Il est peut-être préférable de dire que je ne les ai pas écrits: je me suis contenté de les traduire, et ma main est meilleure traductrice que moi..."

Je ne reproduis pas le livre. J'extrais quelques phrases, des lambeaux de paragraphes qui explicitent ou éclairent une proximité, des connivences. J'extrais, afin de faire naître la curiosité, l'envie, le désir peut-être.

Ca n'est pas tous les jours que s'opère ce genre de rencontre. J'entends par là la rencontre avec un écrivain, quelqu'un qui de livre en livre vous devient comme un ami, un confident, un frère.

Dans mes périmètres littéraires à moi, Antonio Lobo Antunes est de ceux là.

Je le dois à un éditeur d'exception: Christian Bourgois.

Dévoré par le crabe.

Mais à qui me proposa la rencontre avec Antonio Lobo Antunes.

A qui j'exprime mon infinie gratitude, ma reconnaissance.

Le chroniqueur, lui, évoque quelque part dans ce livre (vous prendrez bien le temps de chercher) la maladie de son ami l'Editeur:

"Mon éditeur, Christian Bourgois, est tombé malade, il a un cancer. Il m'a demandé d'aller le voir et j'ai passé une semaine avec lui, à Paris. Il souffrait beaucoup, ne pouvait rien avaler, ne pouvait pratiquement pas marcher, parlait avec difficulté, mais pas une plainte. Maigre, la tête tondue. J'ai dit à sa femme

- Ton mari a un immense courage

elle m'a répondu

- Ce n'est pas du courage, c'est de l'élégance

et j'ai compris que le courage est la forme suprême de l'élégance."

Voilà donc quelques reflets.

Les reflets de chroniques qui constituent comme autant de points de repères dans l'oeuvre d'un écrivain majeur. Des chroniques qui ne sont pas des îlots isolés les uns des autres. Mais auxquelles il est possible d'aborder sans se laisser guider par les contraintes chronologiques.

"Je veux que le lecteur soit avec moi. Qu'il me suive. Qu'il soit sourcier lui aussi. C'est pour ça que je refuse les anthologies, les collections, les ambassades, les groupes: je préfère être seul, et aller au hasard dans la campagne, avec ma baguette. Elle va s'abaisser, et mes lecteurs et moi avec elle... De renifler comme les bêtes, et de se mettre à creuser, creuser. Et en bas, sous beaucoup de terre, sous de nombreuses carapaces d'insectes, de nombreuses feuilles, de nombreuses racines, de beaucoup de pierres, le livre. Que l'on n'écrit pas, que l'on nettoie. Une occupation de mineur sans lampe sur le front jusqu'à ce qu'on trouve les gens et nous au milieu d'eux. Une profession de silence jusqu'à ce que les voix nous atteignent."

Il serait vain et superflu d'ajouter le moindre mot à tous ceux-là.

 

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À propos

Philippe Maréchal

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mobensim 09/12/2009 14:50


Très envie de découvrir ces chroniques , après les paroles du relayeur...


Yola 08/12/2009 21:47


Un auteur qui ne laisse pas  indemne tant par son style que par ses propos. J'ai lu il y a plusieurs années Le Cul de Judas, et j'en garde un souvenir encore très vif


LCFR 08/12/2009 19:13


quel souffle !