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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La chronique d'André Blanchemanche

"Le quai de Ouistreham" de Florence AUBENAS (L'Olivier). Le Lecteur ne nie surtout pas les préjugés favorables qui étaient les siens avant même qu'il découvrît ce livre. Puisque familier de Libé, du Libé d'avant Joffrin à main, bien entendu. Le quotidien d'autrefois auquel Florence Aubenas apporta son immense talent. Mais le Lecteur est également un homme méfiant qui se refuse à prendre pour argent comptant les flatteries déversées par les médiatouilleurs. C'est qu'il en avait entendu et lu d'élogieuses considérations sur ce livre depuis sa récente sortie!
Florence Aubenas a fait mieux qu'oeuvre utile: le Lecteur le certifie, la journaliste a réalisé un formidable reportage sur la vie et le travail des femmes de ménage. Puisqu'il s'agit d'abord et avant tout d'un boulot (pré)destiné aux femmes. Avec tout ce que cela implique: surexploitation, bas salaires, protection sociale aléatoire, précarité.....  Mais Florence Aubenas ne s'est pas contentée de rester à la surface des choses: bien au contraire, elle s'est immergée dans le magma des problèmes. Durant six mois, devenue demandeuse d'empli, de CDD en CDD, elle s'est confrontée aux petits boulots. Sur les ferry. Dans un camping. Dans des bureaux..... A Caen et dans sa banlieue.
Le témoignage est bouleversant. Parce qu'il ne se confine pas dans l'anecdote. Parce qu'insiste sur les formes modernes de la surexploitation. Parce qu'il n'édulcore rien des souffrances qui sont le lot quotidien de ces femmes taillables et corvéables à merci, contraintes, pour des salaires de misère, de cavaler en tous sens sans autre perspective que la survie, rien d'autre que la survie. Parce que François Aubenas laisse entrevoir avec une grande lucidité ce que devient la société française, celle de la multitude des petits boulots accomplis dans des conditions qui portent atteinte à la dignité humaine.
Dans cette organisation qui se met insidieusement en place, la journaliste insiste plusieurs fois sur le rôle dévolu à ce que l'on appelle le Pôle Emploi: l'instrument de l'assujettissement des cohortes de travailleurs précaires. "Devant l'accueil, une chômeuse attend, fâchée ça va de soi, mais de manière muette, avec des yeux de reproche. On la sent gonflée de griefs qu'elle n'ose pas exprimer, et qui cheminent en elle depuis longtemps. Elle doit penser sans cesse à ses convocations à l'agence, surtout la nuit. Elles sont obligatoires une fois par mois, toute la journée y passe, elle le sait, il faut venir en bus depuis Dives pour être reçue vingt minutes à Pôle Emploi - et parfois dix, comme la dernière fois. Dans un bureau ouvert à tout vent, un conseiller qui soupire d'autant plus qu'il ne lui proposera rien. Et pendant ce temps, sur toutes les chaînes, elle entend des politiques expliquer que les chiffres du chômage ne sont pas si mauvais. C'est à devenir fou.."
"Le quai de Ouistreham" n'est pas le livre qui raconte ce que l'on a l'impression de connaître depuis toujours. Le livre est un acte d'accusation sur les transformations qui s'accomplissent au sein d'une société exsangue de tout projet collectif. Les femmes de ménage de Florence Aubenas sont en effet les soeurs jumelles des caissières des hypermarchés, des femmes et des hommes confinés dans la précarité et qui ignorent de quoi leurs lendemains seront faits.
Comment ne pas rugir de colère lorsque l'on écoute les conseils assénés par une formatrice devant des demandeuses d'emploi dirigées vers un entretien d'embauche: "Madame? Vous m'entendez? Madame? Bon, je vais donner la réponse: il faut vanter l'entreprise, mais aussi faire sa propre publicité. Il faut dire des choses comme "je suis disponible à toute heure". Il faut avant tout montrer qu'on va se plier à un certain nombre de choses. De nos jours, pour refuser de travailler le dimanche, il faut être embauché depuis longtemps. Ne vous y risquez pas. Même si vous ne savez pas faire ce qu'on vous demande, dites que vous en êtes capables. Vous vous débrouillerez toujours. N'oubliez pas qu'il faut arriver propre sur soi à l'entretien, et surtout à l'heure. Ce sont les deux choses dont se plaignent principalement les employeurs. Si vous arrivez à passer parmi les meilleurs, vous serez peut-être gardés en intérim. Il n'y a rien d'autre en ce moment."
La colère. A peine édulcorée par cette humanité qui est la marque de fabrique de Florence Aubenas. L'outrage fait à des millions d'hommes et de femmes transparaît à chaque page de ce livre-reportage. Livre qui atteint l'objectif que s'est assignée l'auteure et provoque, bien entendu, une légitime indignation. Sauf que demeure en l'état la question de l'organisation de la résistance: la déliquescence du syndicalisme telle que fut entrevue par la journaliste laisse pour le moins perplexe.
 
 
"Tirza" de Arnon GRUNBERG (Actes Sud). "Regarde, dit-il, regarde comme c'est beau ici. Pas un être humain en vue. Que du sable. C'est beau. Un monde sans être humain, c'est la beauté. L'obscurité, c'est l'être humain, rien d'autre, l'épicentre de l'obscurité, et la seule lumière qui émane de lui, c'est la lumière de la bête." Voilà l'autoportrait qu'esquisse Hofmeester devant Kaisa, l'innocente, l'enfant africaine qui accompagne le néerlandais vieillissant lors de son odyssée en Namibie. Là où sa fille Tirza est sensée avoir disparu.
Voilà un étrange et fascinant roman. Le Lecteur accompagne tout au long d'un récit à la première personne une sorte de monstre ordinaire. Un homme plutôt bien installé dans la vie sociale. Mais qui, peu à peu, dévoile sa véritable personnalité. L'homme qui derrière le langage coutumier de l'amour laisse transparaître le goût immodéré de la possession.
Grunberg brouille initialement les pistes. La préparation de la fête qui marquera la fin de l'année scolaire et l'obtention par Tirza du baccalauréat. Le retour, après plusieurs années d'absence, de l'épouse volage. Puis la progressive mise à nu. D'abomination en abomination. A travers les conformisme. Dans la glauque expression du racisme.
Le lecteur n'indiquera rien de plus? Ce roman d'une force exceptionnelle, ce tableau sans concession(s) d'une certaine civilisation appartient déjà - le Lecteur prend le risque de l'affirmer- au domaine des grandes oeuvres littéraires.
"Il y a des choix, dit-il, qui sont bons, il y a des choix qui sont mauvais, il y a des cas douteux. Si la forme la plus élevée de la commisération consiste à laisser l'autre en vie, alors je peux le confirmer: je suis une personne sans commisération. J'ai perdu le contrôle de moi-même, peut-être. Mais ce n'est que lorsque j'ai perdu le contrôle de moi-même que je suis devenu qui j'étais. Cette part de Jörgen Hofmeester qui n'obéit pas à la loi est son noyau dur...."
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Philippe Maréchal

citoyen du monde
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mobensim 19/04/2010 01:44



Et à faire de grosses fautes d'orthographe à "condamnés" ?


 



mobensim 19/04/2010 01:43



Sommes nous condamner à lire tous les bouqins de Blanchemanche avant le retour du taulier ?



Yola 06/04/2010 20:55



Je n'ai pas lu le livre de Florence Aubenas mais ta critique dis bien qu'elle soulève là un problème crucial aujourd'hui: que devient le monde du travail et que reste-t-il, alors que les
syndicats sont effectivement mal en point, pour dire non quand ce qu'on demande ou refuse  à un employé, quel que soit son poste, son statut,est inadmissible? Si les plus précaires sont bien
sûr aussi les plus touchés, la question concerne néanmoins tout le monde.



claire 05/04/2010 12:36



Allez voir:


http://latelelibre.fr/index.php/2010/04/john-paul-et-son-equipe-agresses-par-des-catholiques/