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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La chronique d'André Blanchemanche

"Cahier d'un retour au pays natal" de Aimé CESAIRE (Présence Africaine). La toute première rencontre du Lecteur avec Aimé Césaire. Une rencontre probablement vieille d'un demi-siècle! Et voilà qu'en cette année 2011, la réédition se propose à lui sur les rayonnages de son libraire habituel. Une oeuvre fondatrice. Une oeuvre qui accéléra son éveil, qui l'installa au beau milieu de l'autre monde, celui de l'exile forcé et de l'esclavage. Les Îles de la "présence" française qui côtoient l'Amérique. Les mots de Césaire, le Lecteur ne les avait pas tous oubliés. "Ce qui est à moi, ces quelques milliers de mortifèrés qui tournent en rond dans la calebasse d'une île et ce qui est à moi aussi, l'archipel arqué comme le désir inquiet de se nier, on dirait une anxiété maternelle pour protéger la ténuité plus délicate qui sépare l'une de l'autre Amérique; et ses flancs qui secrètent pour l'Europe la bonne liqueur d'un Gulf Stream, et l'un des deux versants d'incandescence entre quoi l'Equateur funambule vers l'Afrique..."

Les mots qui s'entremêlent, s'affrontent, se corrodent et renaissent sous des formes étrangères aux canons de la langue scolaire. De sa lointaine Martinique, si lointaine alors, beaucoup plus lointaine qu'elle ne l'est aujourd'hui, Aimé Césaire enseigna au jeune Lecteur l'usage d'une langue transformable, d'une langue non contrainte. Cette langue de la narration, de l'exaltation, du chant non confiné dans les limites de la religiosité littéraire.

"véritablement les fils aînés du monde

poreux à tous les souffles du monde

aire fraternelle de tous les souffles du monde

lit sans drain de toutes les eaux du monde

étincelle du feu sacré du monde

chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde!"

La puissance du Souffle. Ce Souffle vital dont l'alors jeune Lecteur revint en ces années où lui manquaient tant de repères. Et voilà qu'un demi-siècle plus tard, il découvre, émerveillé, que le Souffle lui confère toujours cet élan sans lequel la vie n'a pas de sens.

"Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n'est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l'audience comme la pénétrance d'une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l'Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,

car il n'est point vrai que l'oeuvre de l'homme est finie

que nous n'avons rien à faire au monde

que nous parasitons le monde

qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde

mais l'œuvre de l'homme vient seulement de commencer

et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa faveur

et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force

et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu'a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite."

"Cahier d'un retour au pays natal" fut publié pour la première fois en 1939.

 

 

"Le rabaissement" de Philip ROTH (Gallimard). La fréquentation débuta il y a une quarantaine d'années. Une fréquentation comme il s'en produit si peu dans une vie.  Philip Roth. L'œuvre vers laquelle le Lecteur revient de temps à autre. La rassurante présence des romans sur les rayonnages de la bibliothèque. Les cheminements d'un long parcours. La multitude des souvenirs. Il suffit, pour les relier les uns aux autres, d'aller puiser dans l'un ou l'autre de ces romans-là.

"Le rabaissement" n'est pas tellement un roman qui parle de la vieillesse. Certes, Simon Axler, n'est plus tout jeune. Mais ce dont souffre le comédien, c'est de l'échec, celui qui survient à partir de l'instant où la machine se dérègle, où il devient impossible au comédien, en dépit du métier et du savoir-faire, d'habiter un personnage. Simon Axler s'impose alors la solitude et l'enfermement. Jusqu'au jour où survient la femme, quadragénaire et lesbienne. Lorsque s'esquisse une étrange relation dans laquelle chacun des partenaires cherche une issue à ses problèmes existentiels.

Actrice et acteur? Le vieux comédien entend écrire puis maîtriser la mise en scène. Chacune et chacun dans des rôles à contre-emploi? Pour celui qui connut le succès sur les grandes scènes new-yorkaises, celui qui renaît dans une entreprise de séduction d'un genre nouveau. Pour celle qui s'initie à un emploi d'un genre dont elle semble ignorer les tenants et les aboutissants. Si tant est que la réalité puisse se montrer conforme aux exigences du maître. Rien de moins sûr. Et c'est bien dans cette approche, dans cette confusion des genres que le roman de Philip Roth atteint au meilleur de l'œuvre accomplie dans laquelle le Lecteur retrouve tant des reflets de ses propres errements.

 

"La rivière noire" de Arnaldur INDRIDASON (Métailié). Le Lecteur peine à comprendre l'engouement autour des polars venus du froid. Celui-ci, certifié islandais, l'a ennuyé même s'il a éprouvé de vagues sympathies à l'égard d'Elinborg, inspectrice chargée d'enquêter sur l'étrange assassinat d'un jeune homme apparemment sans histoire(s). Mais il a toutefois appris qu'il ne fait guère bon vivre à Reykjavik.

 

 

"Anatomie d'un instant" de Javier CERCAS (Actes Sud). Le Lecteur se souvient d'images floues. Celles de quelques militaires, d'un officier et son tricorne. Qui font irruption dans l'enceinte du Parlement de la toute jeune démocratie espagnole. Le 23 février 1981. Leur objectif? Mettre un terme au processus initié par Adolfo Suarez, premier ministre déjà démissionnaire le jour où se produit le coup d'état. Les parlementaires se tapissent sous leurs fauteuils. Ils sont trois à refuser de se soumettre. Adolfo Suarez, centriste, passé par la Phalange, avant que de gagner la confiance du futur monarque. Le général Guttierez Mellado, bras droit de Suarez en tant que vice-président du gouvernement. Et Santiago Carillo, le communiste, personnage emblématique de la lutte contre le franquisme. Trois protagonistes majeurs d'une nuit au cours de laquelle la démocratie vacille, où l'armée hésite, où le monarque refuse de cautionner les putschistes.

L'histoire est évidemment infiniment plus complexe. Une histoire à laquelle Javier Cercas se confronte, non pour la raconter à la façon d'un professionnel de la chose, mais pour tenter de comprendre le pourquoi du comportement des trois insoumis. En entrant, entre autres, dans la peau de chacun d'entre eux, en mettant à vif leurs contradictions, en replaçant chacun d'entre eux dans le magma d'alors, en ces années où la sortie du franquisme constitua une entreprise à hauts risques.

("D'un point de vue général, la Transition - cette période historique que nous connaissons sous ce mot trompeur laissant entendre que la démocratie  fut une conséquence inéluctable du franquisme et non le fruit d'un enchaînement volontariste et improvisé de hasards, rendu possible par la décrépitude de la dictature - consista en pacte par lequel les vaincus de la guerre civile renonçaient à demander des comptes pour ce qui s'était passé pendant les quarante-trois années de guerre et de dictature; en contrepartie, les vainqueurs acceptaient, après avoir réglé leurs comptes aux vaincus pendant quarante-trois ans, la création d'un système politique capable d'accueillir les uns comme les autres, et dans le fond identique au système défait à l'issue de la guerre civile. Ce pacte ne supposait d'oublier le passé, mais de le suspendre, de le contourner, de l'ignorer; il supposait de renoncer à l'exploiter politiquement, mais non de l'oublier...")

Le coup d'état vient brutalement rappeler à tous les acteurs que ce pacte est fragile. Franquistes et militaires s'indignent de certaines des mesures que Suarez fait adopter, dont la légalisation du parti communiste qu'il a négociée avec Carillo. Mais franquistes et militaires sont divisés. Alors? Coup d'état "dur" ou coup d'état "mou"? Et quelle place pour le Roi? Entre ceux qui rêvent d'un retour aux fondamentaux du franquisme et ceux qui souhaitent copier le modèle gaullien. Le Général Armada (protagoniste majeur du complot) "pensait sans doute que, le 23 février, il pourrait adapter à l'Espagne le modèle de De Gaulle pour faire un coup d'Etat qui ne dirait pas son nom."

Le Lecteur insiste: ce livre n'écrit pas l'Histoire. Il use de l'Histoire afin de mettre en lumière les affrontements qui opposent ceux qui entendent conquérir le pouvoir. Dans un pays qui n'est pas encore "normalisé", pour lequel la démocratie est moins une réalité qu'une perspective. "Anatomie d'un instant" est donc un brillantissime exercice littéraire qui alterne et entremêle la tragédie et la tragicomédie. Ubu y côtoie Machiavel sans que jamais la caricature ne dénature le propos. Les ambiguïtés et les ambivalences des uns et des autres tracent les contours des territoires à l'intérieur desquels les puissants, qu'ils le veuillent ou non, sont contraints d'évoluer.

 

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Philippe Maréchal

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