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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

La chronique d'André Blanchemanche ( du grand Blanchemanche en dernière partie)

"Kaltenburg" de Marcel BEYER (Métailié). Que Marcel Beyer se soit inspiré de la vie et de l'oeuvre (???) de Konrad Lorenz, rien de plus évident. Ludwig Kaltenburg fut en effet un éminent ornithologue. Qui s'intéressa aux corbeaux, corneilles, freux et autres volatiles au plumage noir. Qui vécut parmi eux et qui entretint avec eux d'étranges et passionnantes relations. Mais le fond du roman se situe dans un au-delà qui relègue l'histoire de l'ornithologue à une (banale?) anecdote. Le roman, c'est une tentative, plutôt bien aboutie aux yeux du Lecteur, pour expliquer comment un scientifique est parvenu à asseoir sa renommée tout en cohabitant avec les trois régimes qui constituèrent successivement la spécificité allemande: le nazisme, puis le communisme de feue la RDA, puis le capitalisme version démocratie inaccomplie. Sans jamais succomber aux délices de la caricature. En concédant à une tierce personne, l'un des collaborateurs de Ludwig Kaltenburg, la responsabilité de narrer des lambeaux de souvenirs, mais sans ne jamais respecter la chronologie historique. Des lambeaux qui surgissent, on ne sait trop comment, au fil de conversations. Des lambeaux qui s'entremêlent, qui s'éclairent l'un l'autre.

Voilà un roman qui plonge sans le moindre artifice dans la complexité de l'histoire contemporaine de l'Allemagne. Sans manichéisme. Voilà un roman qui indique le cheminement de quelques personnages dans l'infernal tumulte d'alors. Des personnages parmi ceux qui survécurent et qui furent des bâtisseurs de l'une et l'autre des deux Allemagne de l'après guerre. Ballottés au gré des idéologies. Dont le narrateur brosse un portait qui n'exige point d'être explicité. "J'appris à faire la différence entre des fonctionnaires entrés dans la résistance en 1933 et ceux qui devaient leur vision du monde à une rééducation intensive pendant leurs années de captivité. J'appris qu'on ne devait pas confondre le retour de Moscou avec le retour de Scandinavie, le retour du Mexique avec le retour d'un camp allemand....." L'histoire de ces temps d'une infinie cruauté émerge au fil des pages du roman à travers la vision d'allemands sur leur Allemagne révélée dans son extrême complexité.

 

 

 

"Désirer" de Richard FLANAGAN (Belfond). La colonisation à la sauce britannique. Ou comment intégrer des indigènes aux modes de vie d'occidentaux convaincus de détenir la vérité révélée. En Tasmanie, un couple d'aristocrates, dont le mâle est le représentant de la Couronne, jette son dévolu sur Mathinna, une jeune aborigène. A Londres, quelques années plus tard, Charles Dickens prend le parti du mâle, aristocrate notoire, disparu lors d'une expédition dans l'Antarctique. Alors que le dit aristocrate est accusé de cannibalisme au cours du naufrage qui conclura sa pitoyable aventure.

Le roman alterne les deux récits pour aboutir à une condamnation sans appel du colonialisme. Les pages que Flanagan consacre aux violentes tentatives d'intégration des Aborigènes sont en modèle du genre. Mais le même roman, parce qu'il n'oublie pas de resituer l'histoire dans le cadre de la naissance du capitalisme industriel élargit le champ de l'acte d'accusation. Au terme duquel un certain Charles Dickens ne sort pas grandi.

 

 

 

"Quai des enfers" de Ingrid ASTIER (Série Noire:Gallimard). Un polar dont la trame (très parisienne) offre une excellente opportunité aux chaînes de télévision du service public. A moins que le montant des droits d'auteur ne soit trop élevé.

 

 

"Avec Bastien" de Mathieu RIBOULET (Verdier).Une écriture au service d'un récit chaotique. Un récit qui a déçu le Lecteur, convaincu, allez savoir pourquoi, que Mathieu Riboulet a réfréné et contenu son désir d'insinuer ce qu'il aurait fallu de folie pour s'extraire des pièges de la joliesse. Certes Bastien aima Nicolas, un amour d'enfance brutalement interrompu par la mort de Nicolas. Mais le narrateur, qui découvre Bastien à l'âge d'homme, acteur dans un film porno, hésite et tergiverse. D'où cette sorte de liquéfaction du récit et son enfermement dans des normes supportables.

 

 

 

"J'attends le jamais plus, l'inconcevable rien, l'extrême vide sans confins, le terme à tout, le non pensé, le sans état ni sens, l'absence d'élément, l'indéfinissable infini."

Jean VERDURE écrivit cette phrase-là le 10 octobre 1999.

Le 21 février 2011, le vieux poète atteignait au "jamais plus".

 

Le Lecteur croisa la route de Jean Verdure à Bédarieux, voilà une vingtaine d'années de cela.

Pardon.

Le Lecteur redevient "je", puisqu'il s'évertue dès maintenant à évoquer l'intime.

Non que je revendique l'amitié, laquelle suppose et la durée et la constance.

Or, je suis un nomade et un inconstant.

J'ai quitté Bédarieux en avril 2000 et n'ai plus, depuis lors, gravi l'étroit sentier qui mène jusqu'au mazet.

Tant il m'est difficile et parfois douloureux de revenir sur mes pas.

Comme si, moi qui ne suis pas poète, je m'évertuais à effacer les traces de mon passé.

Depuis ce mois d'avril de l'an 2000, je ne fus plus jamais l'hôte de Jean Verdure, dans le mazet qui surplombe la vallée de l'Orb.

Là où nous avions partagé quelques repas, là où nous avions savouré quelques-uns des vins de Faugères, là où nous avions devisé.

Devisé de choses dites essentielles comme d'anodines anecdotes.

Eblouis l'un et l'autre par les somptueux paysages, dont ce Caroux qui me reste en ma mémoire comme ma montagne magique.

Jean Verdure.

J'ai aimé l'homme d'action qui consacra une belle part de sa vie à la culture.

J'ai aimé tout à la fois ses convictions et son humilité.

Je n'ai su comment panser ses blessures en ces moments où lui fut refusé, à Bédarieux, le droit de poursuivre l'aventure des Journées de Poésie.

"Poésie au Coeur d'Orb", dont Jean Verdure fut tout à la fois l'initiateur et l'animateur.

Mais qui se refusait aux clinquants de la scène de la société du spectacle, qui restait dans l'ombre, qui concédait à d'autres les strass et les paillettes.

C'est sur ce mode-là qu'il a conçu son oeuvre poétique.

L'oeuvre d'un modeste.

Mais une oeuvre riche d'une exceptionnelle humanité.

Lui qui, à l'instar de tant d'autres, vécut la lente dégénérescence d'un certain communisme.

Mais qui, dans le fatras de vérités étrangères à leurs lendemains, chanta ce qu'il y a de meilleur dans l'homme.

Fut-il, comme d'aucuns le prétendent, un autodidacte?

Peut-être.

Encore ne faudrait-il pas oublier que Jean Verdure fut un enfant de cette République dont l'Ecole se donnait pour mission d'éveiller les esprits, de les confronter au Beau.

En ces temps d'un autrefois, lorsque l'instituteur conduisait l'enfant à inscrire en sa mémoire les vers de Hugo ou de Lamartine.

Lors d'une de nos agapes, Jean Verdure m'avait "récité" certains des vers appris "par coeur" par un gamin de neuf ou dix ans.

Il advenait parfois qu'un hussard noir de la République fasse naître une vocation.

Jean Verdure s'initia à l'écriture poétique sur un terreau fertile.

Février 2011.

Le Vieux Poète est mort.

Je ressens une infinie tristesse.

 

"Ils nous habitent, les défunts, les disparus de sur terre à jamais, les bien morts d'entres les mortels.

Je suis, tu es, nous sommes des leurs, par d'invisibles liens d'heure en heure noués.

Je suis, tu es, vous êtes déjà de leur jeu, dans la quiétude et la durée, avec tout ce qui fut en vie, imaginé, nommé, chanté."

"Sept chants pour nous redire"

(ARCANA éditions nomades)

(Illustrations de Claude-Henri Bartoli)

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Philippe Maréchal

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