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le monde de philippe

Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y de la joie. Krishnamurti

Un peu de sucre dans mon quart

15132947Je suis là sur ma table à jouer avec deux morceaux de sucre devant mon petit noir, mon allongé qui est censé me tenir debout pour la journée.

Dans le bar, des ouvriers plaquistes se retrouvent et s’en jettent un petit, avant de démarrer la journée. Certains ont gardé la "tetête" de fin de journée, hirsutes, mal rasés et poussiéreux, tandis que d’autres à la place de la combinaison « corporate » sont emmaillotés d’un jogging grisâtre à l’allure de pyjama informe mis à part aux genoux et au cul, qui gardent la forme du pyjama assis même quand ils sont debouts.

Je tripote les sucres sur la table et je repars, comme tous les matins…

C’est curieux une route de collision sur l’immensité de l’océan. Il y a de la place partout et pourtant ces deux là sur l’eau semblent voués à se rencontrer. C’était calme çà ne l’est plus. Tout a changé, il a suffit que ces feux anonymes crèvent la nuit pour que tout change. Ici, un seul être apparaît et tout semble animé.

Le vent lui aussi a changé. Il adonne, c'est-à-dire qu’il oblige à serrer plus encore la route de ce cargo qui s’envient vers moi. C'est peut être le Karaboujian du Capitaine Hadock.

Les relèvements successifs indiquaient pourtant qu'on se croiserait avec une bonne marge de sécurité, maintenant s’il n’oblique pas sa route, il faudra abattre. On peut pas boire son jus dans café tranquille et assurer une bonne veille. A mille lieues, on dit mille milles ici, de ceux qui à terre dorment, se jouent des trajectoires,  des obliques, des calculs pour s’éviter. Surtout ne pas se rencontrer. On n’est pas convié à une réunion Tupperware, même s’il y a beaucoup de plastique à flotter sur la mer jolie.

Sur cette surface liquide et mouvante toute rencontre inopinée et bruyante se solde par un échec, par une collision. A terre, une rencontre peut éclairer le chemin, le temps d’un sourire, d’une conversation ou bien d’un échange. Encore qu'avec les plaquistes du matin on est aussi "bercouille" qu'en tentant de converser avec les chaseurs des Inconnus. Du moins c’est ce que j aime à croire même que, même que je sais que ce n’est pas tout à fait vrai. Enfin, les sucres, ah oui, les sucres.

J’ai abattu, le navire passera au loin et la nuit continue d’envelopper ce mystère des bateaux qui se croisent en s’épiant.

Dans le cockpit, la bouilloire siffle et la radio murmure. Je descends me réchauffer et je verse l’eau fumante dans la théière. Puis je m’assois à la table de navigation et je regarde comme un papillon ébloui, l’écran de l’ordinateur.

Le logiciel magique indique d’autres navires, par l’intermédiaire d’un système appelé l’AIS. Leurs noms apparaissent en vert et d’un clic on sait comment ils s’appellent, où ils vont, ce qu’ils transportent et puis leur tirant d’eau et puis leur route, et puis l'âge du capitaine, et s'il est heureux et si la femme du marin qui s'ébroue dans son coeur est partie chez un voisin... et puis la vitesse et tout çà avec des noms aussi exotiques que ceux des chevaux de courses parcourent sans cesse la surface de l’eau.

Un instant, je sais plus ce que fais là. Ici ou ailleurs quelle importance? D'un bistrot, je suis parti d’un point pour en arriver à un autre et entre les deux faut faire le point, un point c'est tout. Je m'emmerde un peu sur le plancher des vaches alors autant se diriger sur une route qui n'existe pas mais qui s’invente à mesure que je l'empreinte sans laisser d'autre trace qu'un sillage éphémère. Tiens, un autre surgit qui fait la même chose. Un grand type s'assoit sur la table d'en face, peut être qu'il navigue ou bien qu'il conduit des tractopelles ou un thyranausore, enfin, à voir sa trogne, il rêve aussi. Prenons de la hauteur, à regarder de plus haut c’est comme contempler une fourmilière et des trajectoires d’insectes besogneux et mus par le besoin d’une collectivité.

« Homme libre toujours tu chériras la mer »…ici comme ailleurs, personne n’est tout à fait libre et tout le monde reste sagement sur sa route.

Les voiles fasseyent, allez un peu d’animation et puis tôt ou tard il faudra virer de bord. Ici, on peut virer de bord sans retourner sa veste et que personne n’y trouve à redire, sans se déjuger ou bien changer d’opinion. Ce qui importe c’est d’arriver et avec un peu de chance, repartir. Les marins sont un rien compliqués, ils ont toujours hâte de partir et quand ils sont partis ils ne pensent qu'à arriver.

Y’a l’autre qui dort en bas dans sa couchette. Il dort tranquille puisque je veille.

-Bon faut le boire ce café, sinon çà sert à quoi que je m’escagasse à le servir bien chaud Hé ?

Ah oui, le bar, les sucres, c'est encore marée basse dans ma tasse.

 

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Philippe Maréchal

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