C’est pas bien. Je m’étais dit plus de bains. J’ai dit, j’ai fait. Que des douches, voilà...et puis hier soir, j’ai craqué, y fait froid dehors, même qu’il neige , et puis il neige un peu
dans ma tronche aussi. Il neige façon Lourdes quand maman retournait la basilique dans son petit bocal avec les flocons qui redescendent dans le liquide. C’est comme le liquide qui me tient aussi
de stabilisateur au muscle tiède qui tangue dans ma caboche. J’ai fait couler l’eau, un poil culpabilisé. Je suis tout au bout, loin, au fond de la vallée, y’a de l’eau qui dévale de partout,
mais çà fait rien... je ne suis pas fier de ce luxe que je m’offre tandis que 1 milliard d’humains n’ont pas accès à l’eau d’un robinet...J’ai allumé la radio. Flop, dedans,
ah...y’avait longtemps, ouah... enfin...mettre ta carcasse comme çà au bain marie, bon... Et puis là j’entends... « Göksin Sipahioglu va devenir collectionneur de scoops comme d'autres
épinglent les papillons : le Sinaï, Cuba, l'Albanie, la Chine, Djibouti, il est partout au bon endroit au bon moment... » Putain...et moi je suis comme un gros con dans un bain...tiens j’ai
l’air malin...Je trempe, comme au temps où j’entendais cette expression, t’as vu Philippe ?- il est dans un seau y trempe... C’est vrai, il me faut de l’eau, comme un
vieux cachalot...Et voilà que j’entends dans son excellente émission sur France Inter, Kathleen Evin avec Göksin Sipahioglu, le fondateur de SIPA, l’agence de presse...A chaque photo évoquée, une
situation, un souvenir, des risques pour montrer... « les risques faut les prendre et avec de la chance... » je me sens un peu minable dans mon jus, je voudrais partir,
maintenant...quitter le fond de la vallée et suivre l’instinct, suivre mes questions, reprendre le fil....les rêves d’un monde autrement, quand un jour je me suis dit,
« Objection ... »...à suivre
J’ai toujours aimé décembre, parce que pour moi les lettres ont une couleur et celles qui composent le mot décembre, lui ressemblent. Elles sont
blanches et teintées de gris cendré. Sans doute est ce la couleur que lui imprima à jamais l’institutrice qui vit encore dans mes rêves lorsque je rêve comme un enfant. J’ai toujours aimé décembre, pourtant papa faisait la gueule, c’était le mois qui lui
rappelait comment la guerre, le promut orphelin. Pourtant il fait froid et j’aime pas l’hiver, jusqu’à en négliger le « ne » bienséant à la négation. Il est des choses ainsi qui nous
étreignent sans que cela soit important au regard de la tragédie humaine. Ce matin c’était le 1er décembre, Alain Souchon qui parlait dans mon poste, comme un copain, que je n’ai
jamais vu et que je ne verrai sans doute jamais, mais qu’importe, c’est comme d’autres, des gens qui vous font du bien, juste parce qu’ils expriment une partie de soit que l’on estime.
Il y avait hier des amis. Avec qui je me sens bien, ils sont sensibles et érudits. Je ne suis que sensible et je ne comprends rien. Je me dis
que je vais traverser cette vie sans rien comprendre. Je sais juste deviner. Deviner c'est comme naviguer, c'est estimer, là où l'on ne doit pas être. Comme on navigue la nuit sur la mer entre le
continent et la Corse, avec au dessus les étoiles, mes questions, la lune, mon amie et la mer, mon rêve. Plus çà va, moins je comprends, moins je comprends, moins je nomme, moins je nomme, moins
jeune homme, plus je vis.
Les gens dans le bus me regardent. Depuis Monaco, J’ai encore Jet set chanté par Nougaro dans la tête, « Jet set, the people ». Je me dis que c’est nul, c’est
pas grave pour moi, mais c’est juste désagréable et c’est nul. Tous ces flics. Président Sarkozy fait semblant d’être outré par les paradis fiscaux et en même temps ses
gendarmes sont là à leurs frontières pour les protéger. Je repense au juge van Ruymbeke qui accusait nos dirigeants d’hypocrisie et ce matin, Eva Joly ...quand même ces flics sont là pour
intimider, empêcher, sont là pour protéger, les riches. Je descends deux stations plus loin. Les protestataires sont là, à l’orée...d’un bar. Y a un groupe que je me dis, les autres sont plus
loin encore ou bien en retard...ben non y sont tous là, une petite centaine, à peine...y’a autant de gendarmes, regroupement, on y va disent ils, les pancartes, les drapeaux, ohé, ohé, les
gendarmes barrent la route et s’opposent à toute progression, y’avait pourtant autorisation de manifester du préfet disent les frondeurs effrontés. Normalement aujourd’hui c’était prévu comme çà
devant pas mal de paradis pendant la réunion du G 20. En terrasse, les clients assistent à tout çà d’un air goguenard. Ils n’approuvent pas ; faut pas faire de bruit ; foutez le camp.
Un autre a le menton sur son demi et regarde le petit défilé, les yeux vides. Y a un coté pathétique, le nombre des manifestants, l’indifférence générale, la démesure des forces de police, les
enjeux énormes autour des paradis fiscaux, l’hélicoptère qui tournoie au dessus, la colère digne des organisateurs...l’énergie de ce petit groupe qui tourne de temps en temps à la manif de
droite, les slogans, un bus qui attend en sens inverse et qui ne peut pas passer, la joie d’un manifestant qui gueule content, on a réussit, on a fermé la route mène au paradis...J’interview les
organisateurs, quelques participants, y a des caméras de France 3 et d’autres, des magnétos, des témoignages un gars de Rue 89 avec sa petite numérique, un clin d’œil, sympa, il me file sa carte,
il est journaliste et toi qu’il me dit et ben moi...non plus. Je ne sais pas ce que je fais là, c’est comme çà depuis toujours, je sais pas ce qu’on fait là, des conneries surement, au milieu de
tas de trucs pas justes. On n’est pas ce que fait, on est quoi d’ailleurs ? Et puis je reste au milieu, avec eux dans ce petit purgatoire. Y’a une femme qui fait un reportage avec un crayon
et un bloc, pour un journal qui s’appelle le Ravi, des crobars, quelques notes, je trouve çà, classe...les forces de l’ordre tiennent ferme, tentative de débordement dans une rue adjacente, même
scénario, la rue est barrée par des uniformes. Vient l’idée de se servir du bus comme cheval de Troie. Le chauffeur du bus refuse, il fera demi tour...Je regarde le pochetron à la terrasse avec
son demi, j’ai soif. Des images par ci, des images par là. Le temps passe. La manifestation n’ira pas plus loin en dépit de quelques fleurs que des filles tentent d’offrir aux gendarmes. Y’a un
petit groupe de clowns manifestants pour détendre l’atmosphère en cas de...Et puis c’est fini, ils décrochent et repartent vers le bar. Le but initial n’est pas atteint. Ils espéraient parcourir
sur deux ou trois kilomètres la rue qui mène jusqu’à l’entrée de Monaco, c’est pas pour aujourd’hui. Ils n’étaient pas assez nombreux. Beaucoup repartent, quelques uns restent le temps d’une
bière. Je me joins à eux. Ah une bière...On sent un mélange de plaisir d’être ensemble, de l’avoir fait et une insatisfaction, une frustration...forcément dit ma voisine de table, des gauchistes
dans le coin, c’est pas automatique, mais normalement on est plus nombreux. C’est le weekend end, y fait beau, y a des meetings ailleurs. Je prends congé, et je me dirige vers
l’arrêt de bus maintenant que c’est fini les bus vont se repointer, ma caisse est au milieu du port de Monaco...Je regarde les flics qui sont toujours là. Cà fait un moment que je joue à
Champollion et que je décrypte la pierre de rosette en forme d’horaire de bus et en mal comprenant que je suis...Une jeune femme, belle, classe, s’approche et dans un superbe accent british, me
demande, çà va ? lé bous y va venir, t’inquiètes pas...elle est néo zed...Tu as vous, c’est magnifique ici, fait doux, le couicher de soleil, la mer, c’est trop bein ici,
tous les soirs je prends le bous ici...Bon, le voyage retour vers Monaco va être sympa, j’irais bien au pays du Seigneur des anneaux..
On monte dans le bus, elle me raconte des tas de trucs, qu’elle est venue accompagner son amoureux et elle me parle en me fixant à 10
centimètres du visage. Elle poursuit comme si on était copains depuis longtemps, qu’elle aime la mer, que c’est merveilleux ici, que les gens sont adorables, que c’est une surprise la coupe Louis
Vuitton aura lieu en Nouvelle Zélande, qu’elle aime le rugby et que la France a gagné cette après midi contre l’équipe du pacific, elle me parle désormais en anglais et me demande ce que je fais
avec mes « accessoires »...Je me dit que c’est le bon dieu qui était chagriné d’avoir eu recours aux gendarmes cette après midi et qui pour me réconforter m’envoie un ange...Je lui dis
que je suis venu filmer pour une tv du oueb une manifestation contre le « Black money » de le paradis fiscaux...Pour la télélibre, putain quel bazar, je suis loin, je me sens tellement
loin que je ne me vois plus. Cà n’a pas d’importance. Ce qui est important c’est de vivre. Ouah, c’est super, c’est merveilleux qu’elle dit...comme le reste, tout est merveilleux, autour les gens
tendent l’oreille. on est devenu l’attraction du centre bus. je me perds dans mon anglais que je pratique avec l’accent d’une espèce de docteur indienne, elle se marre, je me dis qu’elle est
folle, mais qu’elle est belle et qu’elle à l’ouest, heureuse au milieu de son univers qu’elle a transporté avec elle, et qu’importe, je suis un poil
décalé » aussi et que c’est bien comme çà et puis le bus s’arrête au centre de Monaco. Il faut que je descende. Bye mademoiselle, un coucou à travers la vitre, la nuit tombe et je suis au
milieu d’une fête foraine...J’ai l’air con avec ma petite caméra. Pas de soucis, sans aussi. Je filme les manèges, les jeunes qui crient, ballotés dans les airs dans une grande
centrifugeuse avec des petits drapeaux monégasques, toujours des petits drapeaux monégasques. Je me paie une barquette de frittes, des frittes grasses de Monaco, et puis je
vais plus loin les manger assis sur un banc sur les quais, devant une barque de pécheur. Le petit bateau de pêche est coincé là avec deux ou trois autres, quichés comme lui derrière les grands
yachts. Cà me fait du bien de les regarder, comme on regarde un bout d’humanité dans un univers qui parait lointain. Derrière moi, des gens vont et viennent en courant, en
short, avec des maillots et des numéros, des jeunes, des vieux, des plus que vieux, des femmes, des enfants, des qui courent comme des athlètes baron de Coubertin, des qui se
trainent, des qui friment, des anonymes, des qui marchent, des qui boitent, des qui en chient, des qui rêvent, des sérieux, des qui me regardent les regarder, des qui trébuchent, des gros, des
maigres, et je me lève et je les suis tranquille, de toute façon ils ont l’air d’aller vers la digue flottante où il y a mon parking. Là bas, des tentes, toute une organisation devant les yachts
imposants et maintenant illuminés comme des sapins de noël. Quatre personnes revêtus de gilets orange me fixent. Je vais vers eux et leur demande ce qui se passe. L’un d’entre
eux, barbu bien disposé à mon égard m’explique qu’il s’agit d’une course qui dure une semaine et qui est organisée au profit de l’association « Children and Future » que pour chaque
kilomètre parcouru, une somme d’argent est reversée en promesse de dons au profit d’une action médicale qui est destinée à secourir des enfants africains en attente d’opération et qui eux me
souligne –t-ils ne bénéficie pas de couverture sociale comme à Monaco, ou en France...Je lui dis pour qui j’ai réalisé un reportage à Monaco et au Cap d’Ail et que je voudrais
bien mettre çà dans ma petite boite. Il est d’accord et m’entraine vers une tente style africain toute belle bien décorée avec des portarits d’enfants aynat bénéficié par le passé d’une aide
médicale par le biais de ce genre d’action. On tourne, il me réexplique l’affaire. Il est content. Après quoi je lui dit que l’action de cette association carritative c’est une excellente image
pour Monaco, il est content. Je lui dit que j’ai aussi filmé une manifestation anti paradis fiscaux au Cap D’Ail tout près d’ici cette après midi. Il est moins content. Il me dit que tout çà se
sont des clichés, que Monaco n’est pas un paradis fiscal et que le Prince Albert veille à ce qu’aucun argent sale n’entre à Monaco. Je lui demande encore de le filmer pour avoir cette opinion. Il
veut bien et répète, il n’y a pas d’argent sale à Monaco. J’arrête le tournage, je le remercie et là il me dit que çà le gave tous ces clichés de paradis fiscaux sur la principauté. Je le salue
et je le quitte. Je vais rejoindre mon parking princier. Fait nuit, faut que je reparte dans mes montagnes. Je passe devant un monumental yacht illuminé, « Force Blue » qui est
immatriculé aux îles Caïmans.
...Eh ben non, c’est pas le moment d’une bière. Au dessus de Font vieille, les remparts, un terre plein, on domine la ville vers l’ouest,
j’avais vu sur le deuxième port où les yachts sont plus modestes, le stade de foot et puis au-delà, Le Cap d’Ail, la commune française mitoyenne avec le « rocher ». Et c’est là que je
devais aller et retrouver à l’heure la manif sous peine de transformer mon petit reportage en ballade de Robert dans une cité pour poupées Barbie. Courses dans les escaliers, retour dans la
ville, les belles bagnoles, les décapotables, tiens, un escalator dans une grotte, arrivée dans un centre commercial pour troglodytes, au bout, la sortie près du port, re escalator, direction à
peu près comme çà vers le stade....çà serait con d’ avoir fait toute cette route et de louper le sujet de mon déplacement... putain y fait chaud ici...Je demande mon chemin, personnes n’est
d’ici. Je suis nulle part et je cours vers ce qui me semble être la bonne direction. Escalier à nouveau, j’arrive en haut essoufflé. Je suis au Cap d’Ail à n’en point douter. La rue, la
circulation, ah çà doit être par là, des flics... Ils m’observent. C’est curieux ce sentiment d’insécurité quand un gardien de la paix vous observe. Je traverse et passe devant eux. J’en vois
d’autres plus loin. C’est comme un parcours fléché, en bleu. Mais pas de manifestants à l’horizon. Je poursuis, une station de bus sur cette route en corniche. La ville est à flanc de la côte, la
mer en bas, la montagne au dessus, faut monter. Encore des gendarmes, par petits groupes, positionnés tout le long de cette route qui va du Cap D’Ail vers Monaco, çà fait bien deux kilomètres
comme çà. Ya un hélicoptère au dessus qui semble surveiller. Ah, enfin, ce qui de loin me semble être un manifestant, il a toute une panoplie de drapeaux. Il attend le bus. Il est pâle. Près de
lui, des CRS, des gendarmes, en panoplie de play mobile, genouillères, brodequins, matraques, regards martiaux, inamicaux, tendus, soupçonneux, y’en a un qui venu vers moi à présent, il tripotte
mon pied de caméra dissimulé dans un sac en toile, il me soupçonne de transporter quelque chose de suspect, pour lui c’est sur, y’a un point noir qui n’est pas clair. Je m’adresse au gars qui
attendait le bus. Il me dit que la manif est regroupée plus haut à deux kilomètres , car en dépit d’une autorisation de manifester, en fait c’est impossible ici...je sors ma
caméra, pour les premières images, c’est un gars du syndicat Sud, pas le temps de poser ma première question, les gendarmes arrivent sur nous... cinq, six, plus...la tête rentrée dans les
épaules, pas gentils...
-votre pièce d’identité...
- vous êtes journaliste ?
-non...
- Vous avez une carte de presse ?
- Je suis reporter citoyen pour La Télélibre..
- Vous n’avez pas le droit de faire des interviews dans la rue comme çà, sans autorisation, c’est interdit, y a des lois...
Il prend note des infos qu’il lit sur ma carte d’identité...
- Où habitez vous Monsieur Maréchal ?
- Comme c’est indiqué sur ma carte d’identité que vous lisez Monsieur...
- Attention...
-Valleraugue...Je ne crois pas ce que vous dites, Monsieur, j’ai le droit de filmer...
Les autres en bleus se rapprochent de moi, un poil oppressant, le gars qui attendait son bus est tout blanc et je me dis que je suis venu
l’emmerder pour rien d’ailleurs ils contrôlent également son identité...merde, je repense, tout ce chemin peut être pour rien, faut calmer le jeu, je me connais, faut toujours que j’ouvre ma
gueule...faut calmer le jeu j’ai des images à faire moi...et puis ma petite caméra...c’est con elle est allumée ...mais elle n’enregistre pas...au moins j’aurais pu avoir un son...
- je vous conseille de ne pas insister, je vous le répète il y a des lois pour ce genre de choses, rangez votre matériel, vous n’avez pas le
droit de filmer...
Un autre gendarme, me dit aussi de ne pas insister, genre j’énerve le chef...Je commence à ranger mon matos, tandis qu’il me rend ma carte, mais
c’est plus fort que moi, j’aime pas qu’on me demande qui je suis et qu’on ne se présente pas en retour.
Ca me rappelle l’armée, la marine, les gendarmes maritimes qui prenaient un malin plaisir à fouiller mon sac, histoire de me faire louper mon
train...
- et vous qui êtes vous monsieur le gendarme ?
Il est pas content...
-Vous êtes du Cap d’Ail ?
- monsieur on a été polis avec vous....
- Ah ben moi aussi...y’a pas d’raison... Ah ben dites dont...C’est mon coté élevé au Bourvil. Sauf que le De Funès du moment est moins drôle. Je
sens que j’énerve, bon, faut pas, y’a mieux à faire...le bus arrive, je saute dedans, après avoir fait signe au gars du syndicat, on y va...je suis dedans...entrée en matière, je vais rejoindre
la manifestation qui s’est donnée pour but de fermer symboliquement les portes du paradis fiscal....Tiens, ils m’ont laissé partir comme çà...
L’autoroute déroulait ses trois bandes de part et d’autres d’un muret en béton. La radio montée toujours d’un cran soulignait comme une
voix off les images de paysages d’une Provence bétonnée, en arrière plan des cimes enneigées. Tout çà défilait en cinémascope à travers le pare brise comme dans un road movies.
J’allais à Monaco, ayant quitté les montagnes trois heures plus tôt alors qu’il faisait encore Nuit. J’étais monté dans ma caisse en ayant à peine pris le temps de gratter le givre sur les vitres
et j’étais parti le bonnet sur la tête comme on part à la pêche et engoncé dans une veste au dessus d’une polaire. Dans le journal du matin, la juge Eva Joly décrivait à
Stéphane Paoli dans toute la largeur et dans ses moindres travers le fonctionnement des paradis fiscaux. Je me disais que je n’aimais déjà pas çà, la notion de paradis, ou plutôt l’espoir
chamallo d’un futur un peu merdique, comme s’imaginer renaissant dans un endroit sirupeux au milieu des tronches de premier de la classe, mais là, sa
description balançait comme un sac à vomi entre deux vieilles brinquebalées dans un car en excursion. Elle décrivait comment ces principautés, duchés et autres cailloux aux noms exotiques s’y
prenaient pour sucer et rendre exsangues les économies des pays africains. Quand même, Je me demandais bien ce que j’allais y foutre à Monaco, comme si cet élan qui m’avait pris pour y aller, me
donnait à présent l’allure d’un personnage de dessin animé qui continue à courir alors qu’il a déjà dépassé la falaise.
Correspondant d’une télé sur le web , j’allais jouer au reporter citoyen pour filmer une manifestation, on dit couvrir chez les pros, d’une
poignée de militants aux portes de la principauté. J’y allais. J’avais dit, je m’étais dit ; donc j’y allais. Quant on peut, on veut, et quand on veut c’est qu’on a faim. Et tant qu’à vivre
n’importe comment autant filmer n’importe quoi, et là c’était du lourd. Sur le parking d’une station d’autoroute je boulotais mon sandwich préparé la veille en zieutant un gros 4x4 immatriculé au
Luxembourg, signe probable que j’abordais les contres allés du paradis déjà fréquentées dans les parages par ses anges joufflus et en ray bans. Il y avait aussi des belles petites voitures avec
des beaux petits vieux dedans. Plein de petits vieux bien soignés, bien coiffés et bien habillés avec le GSM à la ceinture. Déjà aussi de belles voitures avec des dames bien bronzées qui
plairaient à Berlusconi. C’est vrai qu’il faisait extraordinairement doux pour un mois de déprime et je tombais bonnet et veste. J’avais quitté le mois de novembre et je n’étais plus qu’à
quelques dizaines de minutes de Monte Carle. Je repartais et je poussais jusqu’au centre de la cité monégasque sans faire exprès tant la frontière entre la dernière ville limitrophe et la ville
du prince parait inexistante. Tant pis, si la manif était prévue au Cap d’Ail, trop tard j’y étais et je décidais quand même de me laisser glisser comme les flux finaciers sous les tunnels et de
prendre le premier parking qui me trouverait. Ce fut le dernier qui me trouva, le parking de la digue, après c’est la mer. Quand j’ai ouvert la portière, je me suis dit qu’on aurait pu manger
parterre tellement çà faisait propre et tellement çà faisait bizarre que çà fasse aussi propre dans un parking aussi souterrain que bien peint. Mais quand même c’est une idée
con de penser à manger parterre dans un parking, faut être un blaireau comme moi dans un endroit étonnant comme çà pour penser un truc pareil, que je me suis dit. Et puis, parking çà fait pas
très classe pour ici, j’aurais plutôt appelé çà un rangement à voitures, comme on dit un rangement pour couverts en argent. Et je me suis dit que çà allait douiller. Plus loin, une grosse bagnole
dormait sous une housse impeccable et au fond deux voutures un peu luxes n’arrivaient pas à remplir la cave toute neuve. J’en ressortais avec mon barda, mon pied de caméra, on œil numérique et
mon sac à sandwich pain complet et bouteille d’eau qui fuit et puis mes polaires. Le Soleil plein la gueule, la mer…les yachts. Putain de Yachts, grands comme des immeubles, lustrés comme des
commodes empire, au milieu d’un port encombré de prétentions et d’un club de voile remplies de filles qui gloussaient en allant rejoindre l’aventure au-delà des jetées. Tout autour se dressait
une imposante et foisonnante muraille de buildings coiffés çà et là de palmiers et dépassés de temps à autres de grues dont je me demandais à quelles constructions elles pouvaient servir vu le
manque de place évident. Je me suis dit qu’il y a des immeubles qui doivent tomber dans l’eau pour faire de la place aux autres.Une densité incroyable. Allées et venues sur les quais, de joggers,
de nourrices, de chauffeurs, d’une armée de domestiques montant et descendant les échelles de coupées des somptueux navires, immatriculées qui, aux Iles Caïmans
ou Georges Town, ou bien battant pavillons britanniques, du portugal ou de la planète Mars. Du plus gros fer à repasser au bateau à la Corto Maltèse en passant par un élégant
vieux gréement style « Voiles de St Tropes », tous attendaient leurs riches armateurs, qui d’un clin d’œil, d’un caprice ou d’un coup de fil se prépareraient bientôt à appareiller ou
bien semblant. Des équipages briquaient coques et ponts, d’autres devisaient au soleil, désœuvrés comme une glandouille en zone de moyenne altitude.
Moi j’en étais une qui en descendait ce matin et je déambulais, me grattant furieusement la tête et le reste accessoirement, signe que je feignais de craindre la panne sèche
quant à l’inspiration journalistique. Je pensais à John Paul et à sa classe british avec deux poils de french touch en reportage et je me trouvais aussi élégant que la voiture de Colombo. Il
était un peu plus de midi et les hirsutes, les manifestants n’allaient pas pointer leurs pancartes, et leurs savates avant 15 heures trente au-delà des
limites de Monaco. Il fallait donc que je profite d’être dans la place pour filmer quelques plans, toujours çà de pris. Ce n’était finalement pas une mauvaise chose que de me
trouver sur le rocher monégasque tant je me disais que la gendarmesque affectée cette après midi au Cap d’ail pour la manifestation contre les paradis fiscaux auraient pu m’en interdire l’accès.
Moi, j’allais faire le chemin à l’envers et aller à la rencontre des contestataires qui, je l’avais appris sur le net comme tout le monde, s’étaient donnés rendez vous de l’autre coté de la
frontière. Surement que je n’étais pas seul à connaître ce détail, je n’allais pas tarder à m’en rendre compte... à suivre
....Je quittais le port après une courte ballade sur le bateau bus, électrique de surcroit et comme moi affecté comme l’était
en son temps Escartefigue à Marseille, entre deux les quais d’un bassin rempli de yachts. J’ai pratiquement oublié de filmer parce que J’y ai surtout remarqué un couple à l’ accent russe,
bronzés comme un lavabo en hiver et qui avait l’air au paradis, béats, bisous, re béats, Monaco tout autour et on s’en fout. Elle était plutôt jolie et était habillée très sexe et il était fou
amoureux et plutôt chauve, « vous ne voulez pas descendre pour Monte Carlo ? leur a dit la dame qui était poète et qui faisait matelot tandis que son mari faisait
capitaine en prose et propulseur d’étrave. Ils ont rigolé et se sont à nouveau embrassés. Comme moi, ils avaient l’ air un peu cons et ils tenaient à en profiter. Après ce moment de bonheur, Je
suis allé direct au pied de l’escalier à l’assaut de la résidence du prince Albert. On pouvait entendre la noria des hélicoptères taxis qui font la navette entre l’aéroport de
Nice et Monaco station, participant de leur mieux au réchauffement durable. Par le chemin des pêcheurs j’ai longé la mer puis par un escalator j’ai grimpé la citadelle. Je suis arrivé rincé comme
une motion socialiste au pied du musée océanographique où des canadiens se faisaient pendre en photo devant un yellow submarine puis plus loin devant une machine à chenilles ayant servi à des
lointaines expéditions polaires et moi je me cherchais un endroit un peu rigolo pour faire un plateau. C’est important le plateau, c’est la consigne. Je suis passé devant le palais cher au
Commandant Cousteau qui avait vu juste, en déclarant « and it is a great dommage for the future générations » et puis je suis tombé en arrêt sur une statue de la pieuvre, un indice de
taille pour mon sujet , et puis j’ai admiré la cathédrale, l’équivalent d’une église chez nous, et puis le Conseil national, l’équivalent de l’assemblée nationale chez nous et puis je me suis dit
devant la taille des ces bâtiments, ici, l’essentiel est surement ailleurs. J’ai emprunté de jolies et proprettes petites ruelles commerçantes, ornées de jolis petits drapeaux monégasques qui
ressemblent au drapeau polonais à l’envers ou aux barrières des passages à niveau quand elles sont relevées. Je dois dire que je me sentais comme à l’intérieur d’un film de Schreck où je
m’attendais à voir débouler la princesse Fiona poursuivie par le ballon de la série anglaise des années soixante « le prisonnier ». Tout m’a amené sur la place, jusqu’à des talons
aiguilles sous des jambes fines et galbées que je poursuivais du regard et que m^me c’est à ce moment que le monteur de la télélibre m’a appelé sur mon portable, quand j’ai relevé la tête,
c’était elle, la grande place devant le palais du Prince. Y’avaient trois policiers habillés comme des grooms qui sifflaient dès qu’un passant marchait en dehors de là où il est autorisé de
marcher c'est-à-dire on ne sait pas trop. C’est un peu comme au foot quand tu ne sais pas jouer et que tu es hors jeux. Tu te fais siffler. Tu protestes juste pour la forme et
Tu te tires ailleurs où...je me suis fait sifflé aussi en trébucahnt sur mon pied de caméra...Le policier monégasque siffle beaucoup en faisant signe que non, c’est surement
pour çà qu’il a des grosses joues toutes roses comme Ouioui. Comme çà, il a pas l’air méchant mais il prend son travail au sérieux et on ne sait jamais, y ‘en a peut être d’autres planqués
pas loin derrière. Devant le palais y’a des chaines qui délimitent une surface de réparation gardée par un goal coiffé d’un œuf de Pâques recouvert d’une feutrine bleue et qui évolue comme sa
pensée dans une étroite guérite et qui n’a pas l’air de rire. Je feinte, et j’évite de le filmer. En cette saison, peu de touristes, en dehors des play
mobiles affectés à la sécurité, un camion de pompiers, rouges comme chez nous, quelques chinois et quelques vieux qui arpentent la grande place sous le soleil de Bodega. Plus
loin, surplombant de 35 mètres le port de Font Vielle, une batterie d’anciens canons veillent au grain accompagnés d’une pyramide de boulets soudés ordonnancés dans un élan poétique et en
équilibre consternant. Là, sous l’œil interloqués de trois touristes américains qui faisaient le poids des boulets, je le fais, mon plateau,...philippe marechal correspondant
à...pour ...en raison de... Et là je me dis que si je me dépêche pas, je vais louper la manifestation qui normalement devrait démarrer dans une demi heure au Cap d’Ail, la commune mitoyenne de
Monaco, site qu’ont choisi les énergumènes pour bloquer symboliquement la route des flux financiers qui alimentent ces trous noirs de la finance que sont les paradis fiscaux. Je déboule les
escaliers de la cité pour tenter de les trouver au sortir de la ville princière...plus loin en fait comme on le verra. Il fait de plus en plus chaud sous mes polaires et je serais bien allé
prendre une bière...à suivre.
…A 21 heures, le 74ème régiment vint nous relever, Je me trouvais dans un abri, lorsqu’un obus est venu éclater devant l’entrée et a bouché celle-ci. J’ai mis deux heures pour arriver à me
dégager…
Extirpant d’un vieux sac en toile les
outils exprès pour çà, la brosse, le couteau de plâtrier et l’éponge de chantier, le paternel s’attaquait à la pierre de grès. Il maniait rapidement la brosse qui était aussi dure que l’énergie
de son désespoir.
Contre l’oubli, papa
déployait sa méthode. Il ranimait la mémoire des pierres. Il brossait. Il grattait. Il entretenait. On ne pouvait pas suspecter que ces gesticulations iraient nourrir la suffisance dont sont
ornés les « sépulcres blanchis » cités dans les évangiles. Cela tenait plutôt du « on fait de son mieux », simple expression d’une dignité. Cette même dignité que les
riches, dans un mythe et dans leur grande mansuétude, prêtent généreusement aux pauvres, non sans intérêt. Cela révélait surtout une fidélité sans
faille au souvenir d’un père trop tôt disparu.
Le souffle chaud qu’il
expirait se condensait. L’employé des Chemins de fer, manches de gilet dominical retroussées, se donnait des allures de locomotive, muscles en lieu et place des bielles. Il me semblait qu’il
engageait une course contre le temps, celui là même qui ronge jusqu’à l’oubli. On eût dit qu’il refaisait le lit de son Papa. Nul doute, même s’il se
montrait circonspect dans les supputations d’une possible vie après la mort, Papa s’employait avec soins et gestes digne d’un prêtre de l’antique Egypte, animé de la seule bonne volonté qui
aurait pu, je m’y attendais, produire des étincelles de vie.
« …Toute la journée, le bombardement continue, je suis près du
lieutenant Rodier, on ne peut pas faire un mouvement. Vers 19 heures, il est appelé par le commandant Tajasque. Je reste seul. Cinq minutes après son départ, un obus de 210 tombe à 1,50m de moi.
Par un hasard vraiment extraordinaire, je ne suis pas touché. J’ai été déporté à 4 mètres de là. Je me tâte, rien de
cassé, mais je n’entends plus rien et je ne sais plus où je suis, un triste
spectacle s’offre à ma vue… »
Alors que Papa s’agitait, je fixais ton monument à la fois modeste et
grave. J’espérais qu’à force de se faire frotter la pierre, celui qui en ces temps là n’était pour moi que le cousin du père Noël mais beaucoup moins
fortuné et bien moins rigolo, le Jésus en croix posé là, nu à tous les vents, se lève enfin. Qu’on le chatouille et à force de l’agacer qu’il s’anime que diable !
Et toi, Grand père, comme
Aladin s’extrayant de sa lampe merveilleuse, que tu sortes de ta boîte dans un grand fracas. Enfin redressé, et vérifiant le bon fonctionnement de tes articulations, tu te serais étiré, et tu
aurais débouché tes oreilles d’un doigt énergique. Tu aurais ensuite secoué la poussière de ton vieil uniforme. Ramassant ton képi et, d’un geste à l’élégance toute militaire, essuyant un après
l’autre le dessus de tes brodequins sur tes bandes molletières, tu aurais roulé tes moustaches et héros d’un poème à la Prévert tu nous aurais
dit : « mes enfants c’est une grosse connerie tout çà… faîtes un vœu ! ».
Tu serais ressuscité, pour
de vrai. De grand père mythique, fauché à l’âge du Christ, tu serais devenu un vénérable grand père à moustaches qui piquent quand on l’embrasse.
Tout bien réfléchit, çà me
turlupinait un peu que tu ressuscites à l’âge de trente deux ans, c'est-à-dire vingt ans de moins que mon Papa. Mais un miracle ne s’encombre pas de détails temporels et Papa aurait pour le coup
cessé de penser que « la vie est une soupe à la grimace qu’il faut manger tous les jours pour finir en boîte dans un grand trou ».
Si ce n’est pour les morts, à quoi ça pourrait bien servir la résurrection ? Allez curé, assez des promesse du dimanche, on dirait…« On dirait »,
comme disent les enfants On dirait grand père, que tu aurais rompu le silence qui régnait autour de ton lit minéral. On dirait que tu aurais pu
ajouter, sans nous faire peur, en nous fixant d’abord d’un œil malicieux : « attendez y’a du monde avec moi… » Et te retournant ensuite, tu aurais crié: « debout les
gars, « Tajasque,Rodier» quittez vos tranchées, ne restez pas cloîtrés dans la tombe, os en l’air !
Refusons la concession perpétuelle ! On dirait, on dirait…On a beau dire, disent les vieux.
Rien de tout cela n’arrivait. Rien n’avait plus bougé depuis qu’après la
guerre ton corps fut ramené à Paris. Dans un cercueil en chêne non plombé mais tout de même « très solide » avait signifié les militaires, comme pour rassurer Marie Louise. Très solide,
J’ai retrouvé le terme plein de sollicitude dans un courrier qui lui fut adressée à cette occasion. Donc, plus rien ne changerait ni ne bougerait. Plus fort qu’un fantassin vulnérable, un
cercueil solide c’est du costeau, c’est fait pour durer. Pour ceux qu’on n’avait pas su préserver vivants, on proposait de les conserver morts à l’abri du danger qui casse, dans une sorte de casque intégral en bois qui tout comme la langue du même nom qui illustre et se perd en hommages et
condoléances, donne l’illusion. Durer, en cela, le cimetière ressemble un peu à une prison, en une addition de toutes les souffrances passées, sans que personne n’y puisse rien changer. Personne n’y peut jamais rien. C’est comme çà, à quoi bon. Fallait pas être là au mauvais moment, au mauvais endroit.
fleurs et tomates