Quand le soleil commande, agir peu. René Char
LE MONDE DE PHILIPPE
Je déambulais
dans les rues d’Alès à l’heure du déjeuner. Il faisait froid et gris. Ce froid qui rend l’odeur de friture plus grasse encore. Ce froid qui se délecte dans la grillade suintante et carbonée. Je
regardais aux tables les jeunes qui mangeaient entre deux cours. Certains grelottaient en fumant tandis d’autres mordaient à pleine dents un sandwich au frittes. Un coca, un sandwich aux frittes,
pour 4 euros peut être. Mais ce qui me frappait encore plus au-delà de la mine plutôt triste à toutes les tables, au delà des toux et au-delà de tout, c’était l’uniformité. A quelques exceptions
notoires, il y avait une moitié habillée en noir, un quart en gris et un autre quart entre blanc, gris et noir. Je recollais immédiatement cette observation à celle que j’avais faite sur les
routes de France au mois de décembre, à quelques exceptions notoires pour quelques rares bagnoles, rouges, bleues ou jaunes, du noir, du gris et du blanc. Vivement le retour du printemps dans les
têtes, les chemises à fleurs et les pots de yaourt sur les routes de campagnes.
De Sarajevo à
Belgrade...émission ce matin sur France Culture. Danis Tanovic, réalisateur de No man’s land (2002), fondateur du parti politique bosnien Nasa stranka parle avec ce qui me semble être
au-delà de la langue habituelle des intervenants, sans détours. Sans faux semblants, avec colère, il questionne plus qu’il ne parle. Je n’ai jamais entendu parler de lui avant
ce matin. J’aime cette radio qui me donne à entendre ceux qu’on entend pas ailleurs. Je ne suis pas spécialiste de cette guerre qui a eu lieu il y a quinze dans l’ex Yougoslavie. Cela me semblait
irréel à l’époque, et incroyablement compliqué. Compliqué comme l’accumulation des informations aux différents journaux d’une même journée, où se mêlent les résultats des matches de foot et
l’énoncé d’un massacre perpétré dans une Europe qui a connu l’indicible cinquante ans avant. C’était compliqué comme est compliqué la guerre quand on la
décrit trop simplement avec des mots, là où il y a de la chair, avec des phrases, là où il y a des larmes, comme est compliqué le cerveau des humains se perdant en méandres et conjonctures
jusqu’à ne plus voir que le bout du nez du pouvoir qu’ils convoitent s’apprête à flairer le cul de la haine qui les suit. En écoutant simplement comment ne
pas s’arrêter à cet énoncé implacable, Sarajevo, la mort dans cette ville le 28 juin 1914, de l'héritier de l'empire austro-hongrois et son épouse assassinés
par un étudiant serbe, et par là l’ouverture tragique du 20 ème siècle, siècle qui se referme sur le siège de...Sarajevo. Je ne peux pas prétendre avoir compris les tenants et
aboutissants de cette guerre, au-delà ou au-dedans des mécanismes, du moteur même de ce qui fonde la guerre. Ce qui me semble plus évident c’est que l’on nomme avec erreur par
le mot de conséquences ce que sont le meurtre et la souffrance indicible devant l’horreur absolue d’avec les buts de guerre, que sont le pouvoir, le profit par la manipulation,
par l’exacerbation des mythes propre au nationalisme, qui se nourrissent de l’ignorance. Ces conséquences font en réalité partie mêmes des buts. Atteindre le pouvoir et s’y tenir coute que coute.
Ce qui donne cet oxymore « guerre juste » et qu’on puisse attribuer par défaut un prix Nobel de la paix à qui est chargé de prolonger la guerre. Il n’y a pas de guerre juste, il n’y a
que le meurtre érigé en valeur puisque là où il s’accomplit pour masquer la bêtise crasse il signifie l’échec.
C’est curieux cette sensation qui
s’insinue peu à peu après la « lecture audio » ou bien plus commune de textes glanés çà et là, « at random » au gré des pulsions et des sauts de pages et
des renvois comme autant d’invitations à s’enfoncer toujours plus en avant comme s’il y avait d’avant ou bien d’arrière d’ailleurs dans l’infini des proses et des images
jetées pêle-mêle dans le web à l’intention des internautes affamés qui voudront bien s’essayer à
se repaitre dans l’indigeste repas offert comme autant de programmes qu’il y a de clics et de névroses de révoltes et de d’angoisse de réactions et
d’incompréhension d’approximatif et de dramaturgie comme à leurs contraires de thèses à l’appui et de procès en règles et d’indignation bien senties comme
d’invectives de foutriquets et de philosophes à la petite semaine draguant la psychologue de supérette effrayée par tout ce menu fretin côtoyant sans vergogne les plus allumés
et les sages discourant en articles scientifiques et dûment estampillés...
Tout cela me rappelle le début d’un film, l’image s’éloignant de la surface de la terre jusqu’à sortir de l’atmosphère et s’en écarter de plus en plus dans l’espace à mesure que la bande son témoigne dans cet éloignement du brouhaha des conversations terre à terre puis des émissions de radio et de télé puis des voix sorties des grand meetings de l’histoire et remontant dans le temps telle une bande son de tout notre passé brouillant ainsi toute espèce de message intelligible d’une humanité toute aussi perdue que péremptoire et combien vaine dans son intention d’animer le quartier interstellaire à toutes fins pacifiques ou bien le contraire.
Autrement dit une vague inquiétude emplit ma demie neurone par tout ce qui est produit dans cette confusion générale résultante du contigu à l’à peu près n’importe quoi et superfétatoire séparé d’un seul clic gauche d’un quart de poil plus étayé qui ne saurait omettre nonobstant l’affliction de votre serviteur et webnaute à moitié chauve autant qu’hirsute en slip et en chaussons en quête de l’ultime touche poétique...
C’est la
commémoration de la chute du mur de Berlin. C’est bien, un mur qui tombe, à condition de ne pas être dessous. J’aimerais vivre assez longtemps pour vivre la commémoration de la chute du mur de
l’argent. Vivre ce grand moment où l’on abattra patatras cette ligne de démarcation qui sépare les riches des pauvres. Je me souviens de la tête de mon père quand il découvrait la gueule de sa
retraite par le profil et qu’il avait de la buée dans les lunettes.
Ce matin on était deux dans la
ruelle du hameau... « A savoir que s’il continue à ne pas pleuvoir ici, on va passer l’hiver dans le froid et sous le soleil...Cà va pas cette histoire, le temps est détraqué, moi je te
le dis parce que tu vois moi en 1956, hein t’étais pas né toi en 1956...La journée a commencé comme çà, avec le papet grignoux qui se plaignait des articulations et du gel qui
l’avait surpris. Et puis du temps qui était bizarre et assurément pas comme en 1956 et puis qu’à la télé y disaient que des conneries, par exemple à la météo, tu vois... »
fleurs et tomates